Belle ou intelligente ? Choisis !

En 2007, je suis élue reine du bal de promo.


Je trouve ce prix bien mérité : pendant toute ma scolarité, j’ai été soit déléguée de classe, soit responsable du comité des élèves de terminale, j’ai assuré l’organisation d’événements pour récolter l’argent nécessaire aux voyages extra scolaires, j’ai participé à la pièce de théâtre annuelle, le tout, avec une moyenne de 18/20 en classe et 3 petits copains par an.


Clairement, je n’ai pas chômé et je vois cette récompense comme la validation de mon statut de « meneuse ».


Quelques jours après cette proclamation, j’assiste à la remise des prix qui viennent couronner les résultats scolaires des élèves de terminale.


J’ai toujours été « bonne en tout ». Je faisais partie de ces élèves qu’on dit « bons en tout, mais excellents en rien ».


Et pourtant, cette année-là, je me passionne pour le cours de français.


Je suis assise dans l’assemblée et j’observe la directrice de l’école énoncer les prénoms de ceux qui verront leur talent reconnu par une distinction.


J’attends que le verdict tombe.


LE PRIX DE FRANÇAIS EST ATTRIBUE A...


Mauvaise nouvelle, pas à moi.


Dégoûtée, je cache mes larmes de déception et je joue la fille détachée.


J’applaudis la lauréate, ne laissant rien paraître de ma déception.


Je considère cet échec comme une humiliation et une injustice.


Je ravale ma fierté pour féliciter ma copine, je serre les mâchoires et je marmonne un « bravo » à peine audible.


La prof de français se trouve à ses côtés, j’ai les yeux noyés de larmes et les jambes flageolantes quand je lui demande des explications.


« Je suis désolée, Céline, je sais que tu voulais le prix, et tu as brillé dans l’épreuve d’argumentation, mais la note globale de Mélissa était plus élevée, ça ne s’est joué qu’à un ou deux points ».


J’enrage.


« Ne te plaint pas », enchaîne le prof de physique, un monsieur taquin et plein d’humour, qu’il nous apprend à cultiver.


« Tu es déjà la reine du bal, laisses-en un peu pour les autres ».


Je ne vois vraiment pas le rapport ni en quoi c’est sensé me réconforter !


Il doit lire cette incompréhension dans mon regard, car il ajoute : « Tu ne peux pas être belle ET intelligente ».


Sur ces mots, un raz de marée saccage tous mes boyaux.


Rien, je ne laisse rien paraître.


Je me fige.


Je reste impassible, plantée sur mes deux jambes, immobile.


J’ai le regard dans le vide.


Dans ma tête, un cataclysme est en train de tout ravager.


Mais, vu de l’extérieur, j’ai juste un air débile sur le visage qui laisse vraiment penser que je suis stupide.


Pendant ce temps, les fondations de mon être psychique s’écroulent emportant avec elles tout ce que je croyais vrai à mon sujet.


Les règles du monde dans lequel je pensais évoluer volent en éclat.


Rien, il ne reste rien de moi, rien du monde, il n’y a plus personne.


Moi qui croyait que je pouvais dévorer le monde, je me rends soudain compte que c’est lui qui est sur le point de ne faire qu’une bouchée de la fille débraillée et banale que je suis.


Moi qui croyais qu’il suffisait d’avoir de bonnes idées, de donner mon avis sur ce qui m’entoure et de savoir s’adapter à n’importe quelle personne qu’on a en face de soi, je me rends compte que je ne suis qu’une écervelée.


Mignone, peut-être, mais vraiment à la ramasse.


« Tu ne peux pas être belle ET intelligente ».


Ma couronne de reine en plastique ne fait que démontrer l’étendue de ma naïveté ! À quel moment, ai-je pu croire que ça allait suffire ? De sourire, d’entreprendre d’affirmer mon avis, de suivre mes envies.


Meneuse, déléguée, organisatrice, bonne élève, amie, petite copine... Tout ça ne servait à rien.


Dans la vraie vie, si je n’étais pas jolie.


Et je n’avais pas l’impression de l’être.


Et maintenant, je devais choisir mon camp.


Je suis désormais comme une bouteille lancée à la mer.


Je dérive dans les eaux troubles et agitées d’une vie à laquelle je ne comprends rien.


Je suis devenue un objet. Je suis impuissante, je ne peux rien faire d’autre qu’espérer qu’on me donne une chance malgré ma médiocrité apparente et intellectuelle.


À cause de ces nouvelles règles qui viennent de s’abattre sur moi tel un tsunami, je dois désormais prouver ma valeur.


Prouver que j’existe, soit par un physique irréprochable, soit par mon utilité.


Je commence par réfléchir à la première option. Devenir belle. Belle dans un coin, belle en photo, belle sur les réseaux, belle, belle, belle. Qu’est-ce que ça veut dire ? Je pense aux femmes que je trouve belles, celles des magazines, des films, des clips musicaux. Je pense à maman, mais elle aussi se trouve trop comme ceci ou pas assez comme cela. Est-elle belle ? Je ne sais plus trop quoi penser de la beauté. Qu’on me dise qui décide pour que je sache quoi faire pour obtenir le 10/10.


Je fais mes recherches sur le Google balbutiant des années 2000. Pour être belle, apparemment, il y a des centimètres à respecter, dont ceux de ta hauteur, bien au-dessus de la mienne, merci à mes racines italiennes ! Il y a surtout un poids à ne pas dépasser. Je suis bien au-dessus. Sport, tomates, œufs brouillés, on recommence, perdre du poids à tout prix ou finir en disgrâce, privations, calories, je vomis dans les toilettes, culpabilité, chocolat, encore du vomi.


Tout ça me semble bien compliqué, je décide de me rabattre sur l’option de facilité : devenir intelligente.


Facile, il te suffit de t’inscrire dans une école bien prestigieuse, passer tes nuits et tes journées à te bourrer le crâne de ce qu’il faut pour avoir une bonne note, le tout en faisant croire à tout le monde que tu aimes ça. Tu vas voir ça va être cool, HEC, beuveries pour oublier, bons points, copines, voyages à l’étranger. Emballé, pesé, mari, crédit, enfants qui crient partout, toi, en haut d’une tour, bureau aseptisé et collègues qui font des remarques sur ta prise de poids, collègues qui essaye de te sauter, parfois tu dis oui, ça te fait oublier que tu as réussi à faire croire à tout le monde que tu es maligne, mais moche.


« Tu ne peux pas être belle ET intelligente ».


Soudain, je me rends compte que toutes ces réflexions et ces scénarios catastrophes se sont déroulés en arrière-plan de ma conscience.


Une fraction de seconde à peine s’est écoulée depuis la remarque cataclysmique qui s’est abattue sur ma vie comme une malédiction et qui résonne en échos :


« Tu ne peux pas être belle ET intelligente ».


C’est dans un mélange de soulagement et d’accablement que je reprends mes esprits.


Je dissimule mon mal-être derrière un grand sourire.


Je fais voler mes cils de haut en bas en accompagnant ce mouvement bien calculé d’un petit rire amusé : évidemment, j’ai bien compris qu’il s’agissait d’une blague !


Mes professeurs se mettent à ricaner également. Ouf, bien joué, si je n’avais pas minaudé, on aurait encore dit que je n’ai aucun second degré.


La cérémonie de remise des prix est finie.


Il est temps de rentrer chez soi. Dans la voiture qui me ramène à la maison, je suis démunie : je n’ai ramené aucune récompense. Je ne suis remarquable dans rien. Je n’ai aucun talent, je ne suis ni intelligente ni utile.


Je peux toujours essayer d’être belle.


Le moteur du véhicule à peine éteint, je me rue dans ma chambre en claquant toutes les portes derrière moi.


Je regarde mon reflet dans le miroir. Soulève mon T-shirt. Inspecte le rebondi de mon ventre.


Inspire profondément pour le faire rentrer à l’intérieur de mes côtes. Non, je ne suis pas un canon de beauté, j’ai pas mal d’imperfections, je dirais même qu’il n’y a que ça, ça ne va pas être facile de le cacher.


Je suis désespérée.


Je suis restée désespérée longtemps.


Désespérée de mes cuisses, qui se touchent, des vergetures sur mes fesses, des kilos disgracieux.


Une pomme, ne manger qu’une pomme.


De mes pieds, tordus, de mes poils, trop nombreux, de mes dents, pas assez blanches, de mes cheveux, jamais assez bien coiffés, de ma peau, criblée d’imperfections...


Couper, épiler, brosser, hydrater, pincer, tirer, raser, cacher, maquiller, camoufler.


« Il faut souffrir pour être belle, ma chérie ».


Pourquoi je voulais être belle déjà ? Ah oui, parce que je n’avais pas le choix : pas assez intelligente pour me permettre d’être juste moi, je risquais de ne jamais trouver ma place parmi mes congénères.


Moyenne. J’étais moyenne. J’étais une fille moyenne : ni très belle, ni très intelligente. Je méritais donc une vie moyenne.


Ma médiocrité m’a souvent filé des boutons.


Ce qui n’arrangeait rien à mon problème initial, comme vous le comprenez.


Mon désir d’être une autre, d’être mieux, me conduisait à me détester avec tellement d’ardeur que les crises de migraines dont j’étais victime nécessitaient l’injection de produits qui me faisaient sombrer dans les limbes.


Enfin, je n’existais plus.


Moi, qui rêvais d’être quelqu’un, je ne me sentais bien que quand je n’étais plus personne.


Isolée, dans le noir, sans plus personne pour m’observer.


Je n’avais plus besoin d’être belle ou intelligente pour avoir le droit d’exister.


Il m’a fallu 10 ans, tout un tas de thérapies et 3 épisodes dépressifs pour me rendre compte que la réponse s’était trouvée sous mes yeux depuis le début.


Je n’ai pas besoin d’être belle ou intelligente pour avoir ma place.


Je peux être ce que je veux, qui je veux, je peux même prendre la folle décision d’être moi-même.


Je peux être belle et moche, intelligente et stupide, gentille et méchante, altruiste et égoïste, raisonnable et perchée, amoureuse et haineuse, hypersensible et insensible, talentueuse et bonne à rien, déterminée et fainéante...


J’ai le droit d’être toutes ces facettes de moi.


Ça tombe bien, car je suis tout et son contraire.


Et, par-dessus tout, j’ai compris que si...


Que je pouvais être belle et intelligente.


Et que je le suis.


Je suis belle et intelligente.


Tu es belle et intelligente.


Qu’est-ce que j’aurais voulu que quelqu’un me dise ça.


Ce jour-là, qui a marqué le début d’une longue agonie face à moi-même.


À toi, qui lis peut-être ces lignes et qui ressens au plus profond de toi-même une forte envie de disparaître, j’espère que ces mots te feront sentir mieux et te rendront espoir.


Je remercie Monsieur le prof de physique, pour cette petite phrase tout ce qu’il y a de plus innocent, de celles qui vous marque à vie comme un tatouage et qui vous permet, dans le doute, de vous rappeler à quoi ça sert de vivre...




Je m'appelle Céline, je suis coach identitaire et j’ai développé ma propre méthode d'orientation professionnelle dédiée aux personnes atypique qui veulent faire de leur job une expérience optimale.


J'interviens aussi en entreprise pour inspirer et accompagner la transformation des pratiques de management et de communication.


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