Jeune cadre perdue en absurdie

Mis à jour : mars 22

Une jeune fille débarque dans un tout, tout petit pays aux rouages bien huilés. Son objectif ? Trouver sa place au milieu de cette société où chacun à son utilité et doit le prouver. Rapidement, elle sent comme un malaise, est-elle capable de rentrer dans le rang si cela signifie faire taire ses sentiments ?


Histoire inspirée de faits réels vécus par procuration... ou non.

Partie 1 : un tout, tout petit pays


Depuis peu, j’habite dans un tout, tout petit pays.


Tellement petit que ... tout le monde se connaît ! Ici, l’anonymat n’existe pas. C’est simple, il n’y a pas besoin d’installer des caméras en haut des lampadaires : tout le monde s’observe et se scrute.


Même avec des cagoules, on peut toujours savoir qui a pissé au bout de la rue de l’Université.


C’est pourquoi le taux de criminalité ici est très faible, les gens ont développé de sacré capacités à s’autogérer. Leur méthode ? La dénonciation sans omission.


Tu fais ce qu’on te dit ou tu es exhumé sur la place publique. Rigoler trop fort ou oublier de porter des sous-vêtements sont des infractions suffisantes pour vous faire juger par votre voisin. Ce dernier est encore plus redoutable que le système judiciaire : il ne laisse rien passer, trop occupé à se demander si vous ne seriez pas en train de bafouer sa liberté ou de souiller l’air qu’il s’apprête à respirer.


Je vous dirais bien pourquoi je suis venue vivre ici, mais c’est une autre histoire. Tout ce que vous devez savoir, c’est qu’il est temps pour moi de rentrer dans le rang. Et j’ai un plan : me trouver un travail. Histoire de me faire bien voir par le boulanger. Lui, il se lève tous les jours à cinq heure du matin, vous comprenez ?


Impossible de se la couler douce, ici, on vous met à contribution, pour le plus grand bien de la nation.


Ici, on n’a pas le temps de rêver, pas le temps de s’évader, il faut prouver son utilité. C’est qu’on a des bouches à nourrir, et, surtout, des cerveaux à ramollir.

Trop de tonus musculaire pourrait vous donner des idées révolutionnaires. Ce n’est pas ce qu’on veut, ici, tout va pour le mieux. L’herbe est verte au printemps et toute cramée en été, les vaches font du lait radioactif qui permet de faire pousser les dents des enfants dans le ventre de leur maman, c’est pratique pour pouvoir accélérer leur taux d’insertion sur le marché de la consommation. Vous pouvez respirer à plein poumons l’air frais des campagnes, il contient des bactéries actives qui vous sauveront d’un des plus grands maux de la nation : l’incertitude face à la mort, car il vous y précipite.


Toutes ces merveilles ont été rendues possibles par une simple invention, pour laquelle mon tout petit pays excelle : la technologie. Savez-vous ce que cela signifie ? Que vous n’avez aucun souci à vous faire.


Alors que vous pourriez être soumis aux humeurs d’un politicien austère, ou aux coliques d’un conseiller adultère, ou bien encore au pied gauche du maire, la technologie vous garantit que toutes les décisions prises par le Ministère sont traitées par des algorithmes de la plus haute sophistication mathématique : il n’y a pas de place pour l’erreur, et encore moins pour le sentimentalisme.


La précision politique est assurée par l’intelligence artificielle concentrée dans quelques bases de données.


Mais ce progrès technique sert également un autre but : faciliter la vie des habitants du petit pays.


On remplace les vendeurs par des robots capables de déceler quels produits vous devriez acheter grâce à la dilatation de vos pupilles, on remplace les enseignants par des automates chargés de mettre de mauvaises notes aux élèves qui oublient de faire leur devoirs, on remplace les chefs d’entreprises par des ordinateurs capables de prendre les meilleures décisions pour les investisseurs, on remplace les investisseurs par des processeurs qui évaluent ensuite le prix du carburant en fonction du nombre d’habitants et s’assurent de faire ça le plus sérieusement et, surtout, le plus précisément.


Vous n’avez plus à vous inquiéter, on s’occupe de tout.


La seule chose qu’il vous reste à faire, c’est de vous trouver un boulot.


Un défi, quand ils sont pris d’assaut par les robots.


Je consulte les petites annonces du journal. Quelques kilos de chair et d’os devraient bien pouvoir me garantir une place dans cette société bien huilée.



Partie 2 : prouver ton utilité


Une annonce attire mon attention : on recherche un journaliste pour la chaîne de télévision locale. Il n’y a pas beaucoup d’information.


« Vos diplômes et autres compétences ne seront pas valorisés pour ce poste, ni financièrement, ni respectueusement. Apportez de quoi noter ».


Au bas de la page, un numéro de téléphone. Je décide d’appeler pour en savoir un peu plus.


Au bout du fil, une voix métallique m’invite à indiquer 1, si je veux me faire livrer une tasse de thé, 2, si je cherche à me faire vacciner, 3, si j’ai oublié mon numéro de sécurité sociale.

Je raccroche d’un air étonné. Je vérifie l’annonce, elle indique le lieu où se rendre pour passer l’entretien d’embauche qui a lieu demain.


Parfait, je pourrais bien avoir enfin trouvé ma place dans la société en moins d’une journée.

Le lendemain, je me rends sur les lieux de mon rendez-vous avec le destin. Alors que je suis encore à un kilomètre à pied de ma destination, je constate qu’une immense file s’est formée devant moi. Des hommes et des femmes, bien droits dans leurs bottes, patientent pour une raison qui m’est inconnue. Je décide de me faufiler parmi ces badauds aux visages décolorés et inanimés.


J’attends. Je ne sais pas bien ce que j’attends mais tout le monde attend.


Si tout le monde attend, c’est que ça doit être la bonne réponse. La queue se réduit lentement à mesure que nous avançons à pas de souris, le trottoir est complètement encombré. Je me décide : « vous êtes là pour l’annonce ? », je demande en dérangeant la personne devant moi. Elle me regarde, ébahie, comme si ce n’était pas une question à poser.


Après une heure d’attente, j’arrive à l’entrée d’un bâtiment immense. Devant la porte, un fonctionnaire fringué d’un costume kaki me demande de tendre les mains devant lui, il y dessine une croix à l’aide d’un feutre rouge et m’indique le chemin à suivre d’un geste brusque. Je traverse un long couloir aseptisé qui débouche sur un auditoire gigantesque.


Là, sont ratatinés des candidats par milliers. Un homme petit et boursouflé dans un costume beaucoup trop serré se dirige vers l’estrade qui trône au milieu de la salle.


« Bonjour, nous allons procéder à l’élimination des plus mauvais d’entre vous grâce à une épreuve d’intelligence de laquelle ne se démarqueront que les meilleurs, la fierté de la nation, les espoirs de demain. Le journaliste que nous recherchons est parmi vous et il est doté des plus grandes qualités : il doit être docile, crédule, et ne poser aucune question. Nous savons que ces habilités sont rares. Vous êtes 1200 à être présents pour cette opportunité unique d’intégrer l’élite, le sommet, l’excellence nationale : faire partie de la fonction publique de notre glorieux et tout petit pays ».



Partie 3 : fuir ou périr


Suite à ce discours sans queue ni tête, j’ai comme l’impression d’un malaise. Est-ce que c’est moi qui ai mal compris ?


Je regarde autour de moi. Mes collègues de bancs ne bronchent pas, ils attendent sagement qu’on vienne leur distribuer le questionnaire en papier blanc que je vois déjà se répandre dans les premiers rangs.


Je reçois le document, la première page est remplie de questions auxquelles il faut répondre par oui ou par non :


  • votre voisin ne respecte pas l’obligation de marcher les mains en l’air dans la rue, vous le dénoncez (oui ou non),

  • vous voyez un bébé pleurer dans la rue, vous le dénoncez (oui ou non),

  • une vieille dame ne marche pas assez rapidement dans la rue, vous la dénoncez (oui ou non).


J’écarquille les yeux, retourne la page, est-ce que c’est une blague ? Je jette un coup d’œil rapide autour de moi, tout le monde s’affaire à compléter le formulaire d’un air très concentré. Je crois que je n’ai pas bien compris l’exercice.


Je m’obstine et passe à la page suivante, un questionnaire à choix multiple, attention, toute erreur sera retenue contre vous : « quelle est la qualité qui n’est pas attendue pour ce poste de journaliste ? Une seule réponse possible : esprit critique, obéissance, loyauté ».

Je fronce les sourcils, le gros bonhomme passe au hasard parmi les candidats, leurs arrache leur questionnaire des mains et le déchire en deux en les sommant de quitter les lieux. Je commence à avoir chaud, il y a quelque chose qui ne va pas. Même si je ne sais pas très bien quoi. Je manque d’air, je n’arrive plus à respirer, mon cœur s’emballe, il faut que je sorte d’ici. Je suis en sueur et j’ai les mains qui tremblent.


Je me précipite vers la sortie, je déambule un escalier qui me sépare de la lumière du jour. Tout à coup, je me sens étouffée et écrasée par le poids de milles regards accusateurs, mais je suis pourtant seule, au milieu d’un hall d’entrée majestueux, digne d’un royaume d’un autre temps. Je me sens observée. Je fais volte-face. C’est à ce moment que je vois mon reflet dans un miroir à l’autre bout de la pièce. Je ne l’avais pas remarqué, était-il déjà là lors de mon arrivée ?


Vidée de mon sang, je m’en approche. J’observe cette fille banale qui me dévisage d’un air blafard. Elle a perdu tout espoir. Elle a compris son impuissance, sa solitude, son indignation de vivre dans ce monde vide d’émotions. Animée d’une colère fataliste, je donne un coup de pied dans le miroir qui se brise en mille morceaux.


Des débris de verre jonchent le sol. Après un court moment d’hésitation qui me permet de mettre la main sur mon courage, je m’abaisse pour saisir le plus aiguisé d’entre tous.


Que faire d’un bout de verre en enfer ?

Je le tiens entre mes doigts, je le serre avec tellement de détermination qu’il m’entaille la peau, du sang se met à couler le long de mon avant-bras. J’observe ce liquide visqueux. Je préfère mourir que survivre dans un monde sans passion. Je prends une profonde inspiration, plus rien n’existe. Je me précipite, enivrée par cette conviction profonde d’avoir pris la bonne décision, vers la salle d’examen.


Je fais irruption dans cette arène de torture et toutes les silhouettes d’hommes et de femmes soumis à leurs propres crédulités se tournent vers moi et me dévisagent avec mépris.

J’ai le gros bonhomme en ligne de mire. Il est toujours là à se dandiner et à se régaler de la misère dans les yeux de ses victimes. Je me rue sur lui pour lui planter mon arme mortelle dans le cou. Je lui saute à la gorge et lui transperce la peau à grands coups de couteau, répétés, violents, enragés.


Mais, alors que je m’attends à cisailler de la chair, je ne vois apparaitre aucune goutte de sang. Sous mes coups répétés et acharnés, rien, rien d’autre que... des circuits électriques.


Je continue, je m’acharne, je veux mettre à mal ce robot de malheur.

Alors que je donne tout pour venir à bout de cet automate, j’entends des bruits sourds tout autour de moi. Ma proie succombe enfin, essoufflée, je lève la tête. Le vrombissement assourdissant se fait de plus en plus sonore, viral et m’assomme par son intensité qui inonde la pièce, résonne sur les murs, pénètre mon cœur et transperce mon corps. Ce cri, ce bruit, ce court-circuit c’est celui de toute l’assemblée qui se met à partir en fumée. Cet endroit est rempli de zombies, remplie de milliers de robots sans vie. Suite à l’assassinat de leur maître à penser, c’est l’ensemble de la collectivité qui s’effondre. Déconnectés, ils ne sont rien. Je suis prise dans un tourbillon d’éclairs lumineux, je suis parcourue de décharges électriques, sans doute un champ magnétique destiné à m’empêcher de tout faire exploser.


Un ultime instinct de survie tente de me faire reculer. Mais ma décision est prise.


Je dois fuir ou périr en essayant de sauver mon petit pays d’un fléau devenu trop grand pour lui.

J’attrape un fil bleu et un fil rouge qui dépassent tout deux des cervicales robotiques de ma victime écroulée, je les approche l’un de l’autre.


Une énorme déflagration retentit, autour de moi, entre mes mains, dans le fond de mes entrailles.


Il ne reste rien d’autre qu’un bâtiment dévoré par les flammes d’un gigantesque incendie, « suite à une explosion d’origine encore méconnue », comme ils diront.


Ce n’est pas grave, ce qu’ils peuvent bien dire.


Aujourd’hui, quelque part dans un tout, tout petit pays, c’était un très bon jour pour faire germer l’espoir de la liberté.


Derrière les plus beaux sourires se cachent souvent des coeurs à l'agonie. Cette histoire est un cri étouffé, un souffle de désespoir à peine masqué face à un monde que je ne comprends pas, dont j'aimerais tellement faire partie mais qui me semble terriblement hostile, extrêmement banal. C'est en me racontant des histoires que j'arrive à y trouver un sens et à mieux le comprendre (ou pas). Et ça me rassure (ou pas).


Je m'appelle Céline, j'accompagne mes client.e.s à sortir d'une vie en absurdie en se reconnectant à leurs émotions.


Plus sérieusement ? Je suis coache de carrière certifiée et dénicheuse de talents naturels. La plupart du temps, je vois les choses en grand et je gère mal mon temps (je crois que je ne devrais pas dire ça).


J'aide mes client.e.s à définir et à concrétiser des projets professionnels à leur image. J’ai développé ma propre méthode d'orientation professionnelle, découvre-là ici.