• Céline De Leo

Vivre à contresens, le syndrome du Saumon

Mis à jour : oct. 19

Le sens du courant

J’ai vécu pendant de nombreuses années en mode automatique. Tel un robot, je m’engouffrais dans le métro, j’avais cette même mine déconfite qu’on trouve sur les visages des parisien.ne.s, infatigablement accros au boulot, où elles.ils se noient sous l’effet du manque de sens qui les ronge. J’étais livide, macabre, insatisfaite, je ne savais pas pourquoi, un éternel malaise me collait à la peau, que je recouvrais d’une tonne de maquillage pour éviter que ça se remarque (trop). J’affichais un grand sourire qui donnait l’impression que tout allait bien, surtout, ne pas inquiéter maman, surtout, ne pas décevoir papa. J’aspirais à plus, mais à quoi ? Étais-je juste une enfant gâtée sans aucune notion des réalités ? Cette réalité, en tout cas, me décevait au plus haut point, je ne voyais pas le sens de tous ces efforts :

il fallait être bien sérieuse, il fallait être correcte, il fallait savoir ce qu’on veut. Je n’avais rien de tout ça !

J’étais encombrante, pas subtile, je voulais rire à en pleurer et devenir copine avec la Terre entière à longueur de journée. Dans les bureaux aseptisés des boîtes où je traînais ma vie, il n’y avait pas de place pour la spontanéité, l’enthousiasme, l’excitation, pour l’authenticité…

Merde, je ne savais faire que ça…

Je n’étais vraiment d’aucune utilité… Je me rebiffais, ça me mettait mal à l’aise et je me sentais de trop en toute circonstance. Je n’étais pas à ma place, et à force de me tromper moi-même, j’avais trompé tout le monde.

Je m’ennuyais, je n’avais plus d’énergie, j’avais vaguement l’impression… de vivre à contre-courant !

Les saumons remontent le courant des rivières pour se reproduire sur les lieux de leur naissance, drôles de poissons…


Décalage, fatigue et ennui

Un jour, je m’en souviens très bien, j’étais assise à une conférence scientifique sur le thème de la production d’énergie par géothermie profonde. J’étais entourée d’éminent.e.s professionnel.le.s et de chercheurs.euses sur le sujet. Même pas encore diplômée de mon école de commerce, que, déjà, je côtoyais des spécialistes de l’énergie durable, ça aurait dû me ravir, et pourtant… Ce jour-là, pour la première fois, j’ai ressenti le phénomène qui allait se répéter à de multiples reprises dans les années à venir :

cette sensation de vide, d’apesanteur, de décalage.

Je me suis observée, j’étais assise les jambes croisées dans un chemisier parfaitement taillé et j’écoutais les interventions d’un air tranquillement désintéressé. De l’extérieur, tout paraissait absolument normal, j’étais en train de faire exactement ce que j’étais supposée faire, ce qu’on attendait de moi. De l’intérieur, cette situation me désemparait au plus haut point, j’étais en train de m’ennuyer fermement, une voix dans ma tête me criait : “Mais qu’est-ce que tu fais là ? Cours !”. Je me répétais alors cette question en boucle, encore et encore, mais je n’avais aucune réponse logique : je n’avais aucune idée de ce que j’avais fait pour me retrouver là. C’était comme avoir un bref moment de lucidité, je m’observais de l’extérieur, comme on regarde une série où l’héroïne est en train de bien se planter de direction. Mais on n’a aucun moyen de la prévenir, on est de l’autre côté de l’écran.

Comment avais-je pu atterrir à un endroit qui me correspondait si peu ?

Et pourquoi j’allais reproduire cette erreur encore et encore jusqu’à me retrouver au bord du gouffre ? Je savais que je n’étais pas au bon endroit, le souci, c’est que je ne savais pas où était le bon endroit pour moi. Où était cet ailleurs, cette place que j’aurais occupée avec plaisir ? J’avais peur aussi : et si je n’avais de place nulle part ? Et si cet idéal abstrait n’existait pas ? Toutes ces réflexions étaient bien trop perturbantes, pires, elles allaient à l’encontre d’un bel avenir tout tracé pour moi par ma famille, mes amis, mon éducation… je ne pouvais pas les décevoir.



Comme si ça ne suffisait pas, j’avais cette voix dans ma tête qui me disait de ne surtout pas sortir du rang, ce serait un aller simple pour une vie misérable, où je finirais seule et sans un rond. J’étais terrorisée par cette voix récalcitrante et effrayante. Cette voix aux pouvoirs démoniaques qui avaient la capacité de me faire douter de moi, de ma propre opinion, de mes propres perceptions, qui avait la capacité de m’empêcher de dormir la nuit et de me plonger dans un enfer d’angoisse et de culpabilité, qui pouvait même aller jusqu’à parler à ma place, des fois, et prendre le contrôle de ma vie. Je devais la faire taire ou m’y soumettre. Mais je n’y comprenais rien, un torrent de pensées et d’émotions se déchaînait en moi, j’ai choisi la solution de facilité, et qui pourrait m’en blâmer?

Je suis devenue un saumon.


Les saumons remontent le courant sans se poser de questions

Les saumons, c’est bien connu, ont pour habitude de remonter le courant des rivières pour aller se reproduire sur le lieu de leur naissance. Ce phénomène incroyable demande beaucoup de force et d’énergie. Récemment, j’ai constaté que je me comportais exactement pareil : je m’agitais sans raison et dans la mauvaise direction !

J’ai décidé de nommer ce phénomène paradoxal le “Syndrome du Saumon”, qui se manifeste chez l’Humain par une fâcheuse tendance à aller à contre-courant, résister, lutter, s’acharner, être mal à l’aise… Avec des conséquences catastrophiques pour tout le monde !

Pour certain.e.s, dont je fais(ais!) partie, c’est même comme une seconde nature ! Faire exactement le contraire de ce qu’on a intimement envie de faire, à tel point qu’on ne sait même plus ce qu’on veut faire ! Et après on s’étonne que plus rien n’ait de sens…


Ça te dit quelque chose ? Il se pourrait bien que tu en sois atteint.e, ou tes ami.e.s, ou tes collègues, même ta.ton voisin.e ! Tu ne les vois donc pas ? Ces mines renfrognées ? Ces teints pâles, ces yeux vitreux ?

Ce manque de vie, d’envie ?

Tu l’as peut-être senti, aperçu, ignoré… mais voici enfin le temps de mettre des mots dessus : le syndrome du saumon veut ta peau.

Comment se manifeste-t-il ? Nager dans la direction opposée, c’est ce que j’appelle se comporter comme un saumon, c’est souffrir de ce que j’appelle, le “syndrome du saumon”, c’est, par exemple :

  • s’en demander trop et s’épuiser,

  • se surcharger (mentalement et/ou physiquement),

  • se trahir, se mentir à soi-même,

  • faire des efforts unilatéralement ou dans le vide ou pour les mauvaises raisons (peur, culpabilité, honte, volonté de plaire, que sais-je ?),

  • prendre sur soi et s’oublier,

  • avoir des attentes envers les personnes (haha, meilleur moyen pour être déçu.e.s),

  • vivre dans le passé ou dans le futur (se faire des scénarios et y rester accroché.e.s, on est alors constamment déçu.e.s),

  • être borné.e.s, manquer de “flexibilité” (rigolez si vous voulez),

  • voir le mauvais côté des choses,

  • se comparer et/ou vouloir être la.le meilleur,

  • être tel.le.s qu’on n’est pas ou faire des choses par peur d’être rejeté.e.s, abandonné.e.s, pas aimé.e.s,

  • avoir peur du changement…

Bref, toutes ces choses qui vous prennent de l’énergie, qui vous vident de votre force vitale*

*cet élan que vous ressentez quand vous faites des choses qui vous font vibrer et que vous aimez, mais oui, vous savez…

Le saumon sommeille en toi, il ne te reste plus qu’à l’attraper, si tu l’oses !


Quelques exemples de situations où je me suis vue agir comme un drôle de poisson c’est quand je :

  • N’ai pas osé m’exprimer par peur d’avoir l’air bête ou à côté de la plaque,

  • Me suis obstinée à entretenir et/ou à développer des relations à sens unique par peur d’être seule,

  • Me suis engagée dans des projets qui ne me plaisent pas pour faire plaisir aux autres ou par peur de finir sous un pont, ou seule, ou les deux #pirecauchemar,

  • Me suis fatiguée moi-même en imaginant le pire et en me faisant des scénarios catastrophes, ou idéaux…

  • Eu des attentes envers les situations et les personnes et ai manqué de souplesse face aux imprévus,

  • Me suis laissée influencée par les avis des autres alors que ma première intuition était la bonne (pour moi),

  • N’ai valorisé que les réalisations qui m’amenaient à l’épuisement,

  • Me suis obligée à travailler sur des projets ou dans des postes par rapport au regard des autres plutôt qu’en lien avec ce qui me fait réellement plaisir et qui a du sens à mes yeux,

  • Suis allée au-delà de la fatigue, c’est-à-dire devenue ultra agitée jusqu’à courir dans tous les sens plutôt que de me reposer,

  • Me suis pris la tête… tout simplement !

Et j’en passe.


Souffrir du syndrome du saumon, c’est être déconnecté.e de soi-même et du monde, s’ être égaré.e en chemin, être perdu.e, avoir peur, avancer en mode automatique… tout en sachant que quelque chose cloche, car on est fatigué.e, stressé.e, irrité.e, éternellement insatisfait.e. Il y a comme un malaise latent dans nos vies, on à l’impression de la vivre à moitié ou de tout simplement passer à côté.

Le résultat ? Quelque chose dans notre poitrine s’emballe, ou, pire, c’est la dépression totale. Sans vouloir dramatiser, vous comprenez mieux pourquoi j’essaie de m’en débarrasser, de cette fâcheuse tendance ! Complètement déconnecté.e.s de notre vraie nature, de nos sensations, guidé.e.s par nos réflexions rationnelles, coupé.e.s de notre intuition, à force de vouloir faire tout pour être accepté.e, aimé.e, reconnu.e et pour correspondre à ce qu’on croit qui est attendu de nous… on a commencé à se comporter comme des saumons qui déploient toute leur énergie pour remonter le courant de la rivière à contresens. Le résultat, on est égaré.e, paumé.e, démotivé.e, éternellement insatisfait.e.s !

Non content.e.s de souffrir individuellement, nous propageons ce syndrome du mal-être globalement !

Le résultat d’avancer à reculons ? C’est que, non content.e.s d’être des inconnu.e.s à nous mêmes, nous sommes aussi complètement isolé.e.s les un.e.s des autres, de la nature, du monde, de la VIE ! Le résultat du syndrome du saumon collectif ? Un cataclysme global.


Le jour où j’ai compris que je nageais à contresens, tout à fait sens !

Un jour je me suis dit : serait-il possible de se sentir autrement, de se comporter naturellement ? C’est cette question qui m’a déterminée à oser, oser faire ce qui me semble juste pour moi, oser explorer les possibles, oser dire ce qui me semble utile, oser être un drôle de poisson en toute circonstance !

Imaginez-vous serein.ne, comblé.e, motivé.e et plein.e d’énergie : vous croyez que vous seriez en train de vous poser tellement de questions si vous étiez au bon endroit ?

Seriez-vous en train d’espérer être ailleurs si vous aviez trouvé cette zone magique, cet ailleurs, votre place, qui existe bel et bien… où, enfin, tout fait sens ?


“La vie n’a pas de sens, ni sens interdit, ni sens obligatoire. Et si elle n’a pas de sens, c’est qu’elle va dans tous les sens et déborde de sens, inonde tout. Elle fait mal aussi longtemps qu’on veut lui imposer un sens, la tordre dans une direction ou dans une autre. Si elle n’a pas de sens, c’est qu’elle est le sens.” Christiane Singer


Et maintenant je fais quoi ?

Mon intention c’était d’abord de savoir si je suis le seul saumon dans la salle. Plus sérieusement (bah voilà quand les temps sont durs je deviens sérieuse enfin !), la prise de conscience est la première étape de toutes les grandes révolutions, je ne sais plus qui a dit ça. Mêmes internes, les évolutions, ça compte, je crois même que c’est le plus important, mais ce n’est que mon humble avis.

J’ai l’intime conviction de ne pas être seule à me prendre la tête, parce que j’ai parlé avec toi, dans la rue, au boulot, au bar, dans les soirées, à la machine à café. Et tu le sens, que tu luttes contre le courant...

On nage en plein délire tu ne crois pas ?


Si tu te reconnais dans ces pérégrinations de poisson, voici déjà deux petits trucs que j’essaie de mettre en place au quotidien, j’y reviendrai plus en détail prochainement, il me faut bien un peu de temps pour tester le traitement !

  1. Première étape pour combattre le syndrome du saumon, j’ai décidé de m’écouter (humeur, pensées, niveau d’énergie, de fatigue, émotions…). J’essaie d’accorder tout le crédit à mes sensations et à mon intuition pour arriver à sentir et suivre le courant. C’est clair où ça vous semble abstrait ?

  2. Deuxièmement, j’envoie balader la voix sadique qui monopolise la parole dans ma tête et je la refourgue aux oubliettes. C’est difficile parce que des fois je crois vraiment à ce que me dit cette voix: t’es nulle, t’es horrible, quelle salle gamine (ha non ça c’est maman), tu n’es qu’une merde (ha non ça c’est papa), vous voyez, ce ne sont que des réminiscences du passé ! (désolée les darons vous prenez cher mais c’est pour le bien de mes prochain.e.s)

  3. Franchement, je préfère vous prévenir, ce n’est pas toujours facile et il y a même des moments où je veux faire marche arrière, où j’ai l’impression d’être une folle et où je me dis que je ferais mieux de redevenir un simple poisson qu’on ne remarque pas et qui suit sagement son chemin dans le banc.

Mais c’est impossible maintenant que j’ai découvert les joies de ma vraie nature, qui est celle d’un de ces poissons qui volent, oui, ça existe, ils ont des ailes et ils volent ! Voilà, moi je suis comme ça :

et toi quel poisson es-tu vraiment ?


Suis-je le seul saumon dans la salle ?

Vous commencez à comprendre ? Après tout ce temps et malgré tous mes efforts pour me construire un quotidien idéal et à la hauteur de mes espérances, à tenter désespérément de construire la vie parfaite qu’on m’avait promise (sans même savoir pourquoi !), je me sentais constamment stressée, angoissée, impuissante, épuisée, en gros : déprimée. Je ne trouvais pas de sens dans mon travail, je me disais donc que c’était la vie elle-même qui devait être dénuée de sens. C’était mal barré pour moi et pour toutes les personnes qui m’entouraient et devaient se farcir mes sautes d’humeur tantôt extatiques, tantôt dramatiques #mercilescopines #mercimaman.

C’est là que je m’en suis rendu compte : il y avait quelque chose qui clochait chez moi.

J’aurais pu m’en rendre compte plus tôt si j’avais écouté mon frère quand il me disait que je me prenais trop la tête et que je devrais plutôt me détendre (et surtout me taire, histoire de ne pas faire saigner ses oreilles). Bref ! Il me manquait une case, ou peut-être que j’en avais trop, quoiqu’il en soit, j’avais un sérieux problème à résoudre avec moi-même. Celles.ceux qui me connaissent vont peut-être bien rigoler à cette annonce, oui, j’aurais pu m’en apercevoir plus tôt. Je l’avoue : j’avais bien quelques doutes !

Mais là, tout devenait vraiment limpide : je me fatiguais moi-même, toute affairée que j’étais à vouloir remonter le courant, tel un saumon qui déploie une énergie considérable à nager dans le sens contraire de la rivière.

Quel drôle de poisson qui a peur de se laisser entraîner par les eaux descendantes ! J’ai commencé à en parler à mes ami.e.s, à leur dire “j’en ai marre d’être un saumon”, elles.ils ont bien ri (et comme d’habitude, je ne savais pas trop si c’était de moi ou avec moi), puis, elles.ils m’ont demandé des explications, des précisions, qu’est-ce que j’entendais par là ? Peut-être que ça pouvait leur être utile, eux aussi, ayant une forte tendance à l’insatisfaction chronique.

Alors j’ai pensé que ça valait peut-être la peine de m’étendre sur cette métaphore peu subtile et aux bases théoriques douteuses, mais qui a tout changé dans mon quotidien (non, je n’exagère pas, ce n’est pas mon genre !). #momentprésent #chakras #peaceandloveforreal


Les aventures d’un saumon en voie de guérison, à suivre…

“Le lâcher-prise est la simple, mais profonde sagesse qui nous porte à laisser couler le courant de la vie plutôt que d’y résister. Et le seul moment où vous pouvez sentir ce courant, c’est dans l’instant présent. Par conséquent lâcher-prise, c’est accepter le moment présent inconditionnellement et sans réserve. C’est renoncer à la résistance intérieure qui s’oppose à ce qui est. Résister intérieurement, c’est dire non à ce qui est, par le jugement de l’esprit et la négativité émotionnelle.” Eckhart TOLLE

Alors ? tu le sens ? Cet appel du courant ?